Date de Tokyo : 25 Juin 2017 (9:20)
Japan Addiction Music

Interview d’Hiromi Uehara

Interview d’Hiromi Uehara

Après un magnifique concert à Paris le 19 juin 2013, la génie du jazz, Hiromi Uehara a accepté de nous accorder une interview. Elle nous offre ici un regard intéressant sur son monde musical et son histoire personnelle.

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Q : Vous avez commencé le piano à l’âge de six ans, est-ce quelque chose que vous souhaitiez ou était-ce la volonté de vos parents ?

Hiromi : Ma mère m’a inscrite à des cours de piano et j’en suis instantanément tombée amoureuse. Je ne lui ai jamais demandé de prendre des cours, mais dès mon premier contact avec un piano, ce fut un coup de foudre.

Q : A peine âgée de 17 ans, vous avez eu la chance de jouer avec Chick Corea lors d’un concert. C’est une véritable légende du jazz, qu’avez-vous ressenti ?

Je me suis sentie véritablement chanceuse et reconnaissante. C’était comme un rêve. J’ai d’ailleurs du mal à me souvenir de ce que j’ai joué parce que c’était vraiment comme dans un rêve. J’ai eu la chance de faire un album avec lui dix ans après, et à ce moment-là, j’ai finalement pu digérer ce qu’il s’était passé.

Q : Vous avez donc eu besoin de dix ans pour comprendre ce qu’il s’était réellement passé ?

Oui, parce que Chick est vraiment ouvert d’esprit, il donne sa chance à beaucoup de jeunes musiciens. Pour moi, c’était vraiment trop beau pour être vrai. Mais ensuite, dix ans plus tard, quand j’ai fait un album avec lui, j’ai pu enfin me rendre compte que cela avait vraiment eu lieu. J’ai pu sentir à quel point j’avais progressé au cours de ces dix années et ça, c’était vraiment bon.

La musique est comme une langue que l’on parle. Quand j’ai joué avec lui à 17 ans, je n’avais pas assez de vocabulaire pour dire ce que je voulais dire.  Je pouvais donc vraiment sentir après dix ans que j’étais enfin capable d’enregistrer un CD et de jouer. Bien sûr, l’étendue de mon vocabulaire n’est pas aussi importante que celle de Chick mais d’une certaine manière, j’ai pu trouver une façon de vraiment faire de la musique avec lui et j’ai apprécié ce moment. Quand j’avais 17 ans, ce n’était qu’une surprise, un choc à mes yeux.

Q : Vous n’aviez pas prévu de jouer avec lui ?

Non, c’est simplement tombé du ciel. Il m’a appelée sur scène. Je l’ai rencontré la veille du concert. Il se trouve que j’étais dans le même bâtiment que lui et il répétait pour le concert. J’ai entendu : «Chick est dans le bâtiment.» Donc je me suis présentée, j’ai joué quelque chose et il a dit : «Que fais-tu demain ? Je fais un concert, tu veux venir ?» Après ça, il m’a appelée sur scène et j’ai joué.

Il n’y a pas de meilleur siège pour voir Chick jouer que d’être à côté de lui, j’étais donc très heureuse. Mais c’était choquant aussi et trop surprenant. J’étais incapable de comprendre réellement ce qui se passait. Mais dix ans après, j’ai vraiment pu apprécier ce souvenir.

Q : Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre album en collaboration avec Chick Corea ? Comment cela s’est-il passé avec lui ?

Lorsque j’avais 26 ans, j’ai participé à un duo avec lui lors du Tokyo Jazz Festival. A ce moment-là, il m’a demandé si je voulais faire un album avec lui. Nous avons donc fait un concert l’année suivante afin d’enregistrer l’album. J’ai joué quelques-un de mes morceaux originaux, quelques-un des siens et tous les standards. J’ai ressenti une grande alchimie entre nous. Tout prenait sens lorsque nous jouions ensemble. Je savais comment répondre à ce qu’il disait. Ce que je voulais dire au travers de ma musique était vraiment clair, c’était génial.

Q : Vous aviez évoqué dans une interview le fait que vous gardiez un journal musical depuis que vous avez six ans. Est-ce que vous utilisez parfois ce que vous avez écrit, disons, entre six ans et seize ans ?

Oui. Pour certains motifs et certaines partie de ma musique, je n’arrive pas à trouver d’endroit où les placer. Par exemple, quelque chose que j’ai écrit à mes 18 ans trouvera peut-être une place dans ma musique sept ans plus tard. Tous les motifs, mesures, notes musicales que j’ai écrits sont embarqués dans un voyage pour «trouver leur foyer». Et lorsque je peux me dire : «C’est le bon foyer pour ce motif particulier», je le mets dans ce foyer et je construis le foyer à partir de ces fondations.

Q : Vous aimez l’improvisation. Nous comprenons que l’improvisation n’est pas simplement une modification mélodique, elle peut être rythmique, dynamique, etc. Jusqu’à quel point votre groupe est autorisé à improviser ? Est-ce que vous composez leurs parties et ils doivent s’y tenir ou est-ce que parfois, vous vous défiez les uns les autres avec des improvisations ?

Cela dépend des morceaux mais généralement 70, 80 % [de chaque morceau sont improvisés]. Si nous jouons un morceau de dix minutes, alors nous improvisons pendant 7 minutes. Nous avons un noyau, mais le reste est de l’improvisation. Chacun de nous lance des défis aux autres à chaque concert et essaie de jouer quelque chose que nous n’avons jamais joué avant. C’est un peu comme une conversation avec des personnes que vous connaissez bien, vous pouvez anticiper la façon dont elles vont vous répondre. Vous connaissez leurs personnalités. Nous devenons plus soudés en tant que groupe lorsque nous jouons ensemble. Nous essayons toujours de nous lancer des défis et d’aller vers de nouvelles aventures chaque jour.

Q : De combien de concerts avez-vous besoin pour vous sentir proche de vos musiciens ?

Plus il y en a, mieux c’est. Mais quand vous jouez avec quelqu’un avec qui le courant passe très bien, le premier concert est déjà magique.

Q : Quelle est la chose la plus importante pour réussir un concert ?

Avoir toujours envie d’apprendre. Je meurs toujours d’envie d’apprendre. Je suis toujours à la recherche de quelque chose à étudier. Les défis sont primordiaux dans la vie. Il faut toujours essayer de se lancer des défis et d’atteindre différents paliers.

Q : Et vous désirez vraiment apprendre à connaître vos partenaires musicaux, ou plutôt vous-même et votre monde ?

Tout ça à la fois ! Je veux apprendre et être une meilleure pianiste. Je veux pouvoir comprendre davantage mes partenaires musicaux afin de pouvoir mieux communiquer avec eux. Il y a beaucoup de choses à apprendre.

Q : Le jazz est un style musical merveilleux mais il peut être terriblement intimidant au début, surtout au niveau de l’improvisation. Quels sont vos conseils aux musiciens qui souhaiteraient s’y essayer ?

Tout le monde improvise sans même le savoir. La vie n’est qu’une affaire d’improvisation. Vous ne pouvez pas contrôler ce qui arrive dans votre vie. Je veux dire que vous ne savez pas ce qui va arriver dans votre vie aujourd’hui ! Donc, quelque part, vous improvisez. Quand vous discutez avec des personnes, vous improvisez. Bien entendu, si vous ne connaissez pas le vocabulaire, c’est difficile d’improviser. Par exemple, si vous venez d’apprendre le japonais, vous serez uniquement capable d’utiliser les phrases que vous avez apprises : «Je vais à l’école.» ou «Bonjour, comment allez-vous ?». Ce n’est pas de l’improvisation, ce sont des mots empruntés.

Je parle deux langues : le japonais et l’anglais. Lorsque je suis arrivée aux Etats-Unis, je ne parlais pas un mot d’anglais. Petit à petit, j’ai commencé à comprendre ce que les gens disaient. C’était frustrant au début de ne pas pouvoir exprimer ce que je voulais dire comme, par exemple, «j’ai faim», «je suis fatiguée», de simples choses. Plus vous apprenez de vocabulaire, plus vous vous exprimez facilement. Par exemple, quand vous avez faim, vous pouvez préciser : «Je veux manger quelque chose de pas trop lourd.»

Pour obtenir cette compétence, vous devez parler avec des personnes maîtrisant la langue. Ecouter beaucoup de musiciens qui ont beaucoup de vocabulaire, comme les bambins qui essaient d’apprendre le vocabulaire et une nouvelle langue à travers leurs parents. Donc vous devez écouter beaucoup de musiciens talentueux qui ont beaucoup de vocabulaire d’improvisation. Au début, vous copiez, essayez d’apprendre le vocabulaire et, une fois que vous en avez appris assez, vous pouvez commencer à créer votre propre méthode d’improvisation. Je pense qu’il s’agit de la seule manière pour apprendre l’improvisation en musique.

Q : Le jazz est né en Occident. Cependant, est-ce que vous vous inspirez, entre autres, d’artistes japonais ou de sonorités japonaises lorsque vous composez ?

Je n’ai jamais vraiment considéré le jazz comme une musique occidentale. Il ne s’agit que de musique improvisée. Bien entendu, j’ai grandi en écoutant de la musique japonaise et, d’une manière ou d’une autre, je dois être influencée par cela également. Je ne peux pas vraiment définir quelle partie de moi-même est influencée par la musique japonaise même si je sais que celle-ci existe.

Q : Avez-vous des artistes japonais favoris ?

J’écoute depuis très longtemps la chanteuse Hibari Misora (chanteuse d’enka, actrice et idole culturelle, ndlr.) C’est une véritable légende [au Japon]. C’est une chanteuse incroyable. Il y a aussi Akiko Yano (chanteuse pop et jazz, ndlr.) avec qui j’ai joué quelque fois. Dreams Come True, un groupe pop très populaire au Japon.

Q : Pouvez-vous nous parler du concept de votre dernier album, Move ?

Je voulais composer quelque chose du genre «la bande originale d’une journée». La première chanson que j’ai jouée hier soir («Move», ndlr.) est la première piste de l’album et commence avec le son d’un réveil. La journée commence, vous sortez et sentez l’air frais. Puis vous devez aller travailler. Des choses comme cela. La piste finale de l’album se termine avec le son d’un carillon qui vous indique qu’il est minuit. La chanson s’appelle «11:49» parce qu’il s’agit d’un morceau de 11 minutes (rires). Je voulais simplement transcrire le déroulement d’une journée parce que je pense qu’il y a certaines émotions que vous ne pouvez sentir qu’à certains moments de la journée. J’ai pensé que le lien ente le temps et les émotions était très intéressant.

Q : Avez-vous déjà joué ce morceau à 23h49 ?

C’est de l’improvisation donc malheureusement, il n’a jamais la même longueur. Mais lors de mon concert au Blue Note [Jazz Club] de New York en avril, le deuxième spectacle commençait à 22h30. Il a été reporté à 22h40. J’ai joué ce morceau en rappel et, apparemment, la chanson s’est terminée à minuit. C’était trop cool (rires). Ce n’est arrivé que deux fois.

Q : Que souhaitez-vous exprimer au travers votre musique ?

Les émotions. La joie, la tristesse. Toutes les émotions. Colère, frustration, tentation. Ce qui est magnifique à propos de la musique c’est que même les émotions soi-disant négatives telles que la colère, la tristesse et la frustration deviennent magnifiques lorsqu’elles passent par le filtre de la musique. Personne ne veut ressentir de la tristesse mais les gens aiment écouter des chansons tristes. C’est la beauté de la musique.

Ma musique est très émotionnelle. Les raisons qui me font jouer de la musique sont très émotionnelles. Je veux faire appel à mes émotions et les emballer dans la musique.

Q : Est-ce que vos sentiments influencent la manière dont vous interprétez une chanson ?

Chaque jour est différent et improvisé. Parfois, une chanson peut vous conduire vers une toute autre aventure. Vous ne pouvez pas contrôler cela.

Q : Vous nous avez dit que vous avez vécu aux Etats-Unis. Au début, lorsque vous ne parliez pas anglais, étiez-vous tentée de communiquer avec les autres via votre musique ?

C’est comme ça que je me suis faite tous mes amis (rires) ! C’était très utile. La musique venait en premier puis je commençais une séance d’improvisation avec les personnes avec lesquelles je ne pouvais pas communiquer par oral. Ensuite, parce que j’arrivais à me faire des amis grâce à la musique, ils se sont mis à me parler. Et ensuite, j’ai commencé à apprendre l’anglais.

Q : Si vous deviez comparer votre style de jeu à un animal, ce serait ?

Je ne sais pas… vous m’avez eue (rires) ! Je n’ai jamais parlé de ça.

Q : Pourquoi pas un mélange entre une hirondelle et un éléphant ?

Ok, ça me va. Oui, parfois un éléphant, parfois un écureuil, parfois je pense à Godzilla (rires).

Q : Votre performance était vraiment incroyable hier soir. D’où vient votre force lorsque vous jouez de la musique ?

Je ne pratique aucune activité physique, mais m’entraîner [au piano] chaque jour renforce mes muscles. Cela vient donc probablement de ma forte envie de livrer un message.

Q : Quels sont les artistes qui vous influencent le plus ?

Frank Zappa.

Q : Et si vous pouviez enregistrer un album avec n’importe quel artiste, vivant ou mort ?

Frank Zappa.

Q : Quel est votre plus grand rêve musical ? Ou peut-être l’avez-vous déjà atteint ?

Mon plus grand rêve musical est de continuer à jouer toute ma vie. Il n’y a rien de plus grand que ça et c’est vraiment un défi parce que vous devez vous satisfaire à toutes les étapes. Se satisfaire requiert de trouver des défis parce qu’une fois arrivé à un certain point, vous n’êtes plus heureux. Vous n’êtes plus heureux avec la façon dont vous jouiez il y a un an, il vous faut toujours progresser. Donc c’est un défi !

Q : Pensez-vous que votre corps pourrait-être une limite pour vous-même ? A un très haut niveau, le corps des musiciens professionnels peut parfois lâcher et il ne leur est plus possible de continuer à jouer. C’est ce genre de chose qui vous fait peur, ou plutôt le fait de ne pas trouver de nouveaux défis à surmonter ?

Je n’ai pas peur. Je me maintiens bien en forme ! Je suis un peu plus inquiète à propos des voyages. Voyager est très difficile, vous devez vous rendre dans des endroits aux climats différents, sans parler du décalage horaire. Voyager comme cela chaque jour de l’année n’est véritablement pas sain mais c’est un sacrifice à faire si je veux continuer à jouer. Je ne suis pas inquiète. J’essaie de me maintenir en forme et de prendre soin de moi-même. Je mange sainement, je fais beaucoup d’étirements et de yoga pour essayer de rester en bonne forme.

Aussi, je ne joue probablement pas de la même manière que quand j’avais 20 ans et, disons que dans dix ans, je ne serai plus capable de jouer comme je joue maintenant. Il y a un changement de forme qui intervient à chaque décennie, je pense que c’est acceptable.  C’est la même chose pour ce que vous mangez, pour la manière dont vous vous habillez. Vous ne pouvez pas vous habiller de la même manière à 18 ans et à 30 ans. Peut-être que certaines personnes travaillent dur pour pouvoir le faire, mais j’ai toujours voulu être honnête envers moi-même et faire ce que je voulais faire à un moment donné. Quoiqu’il arrive, je trouve toujours un moyen de faire ce que je veux jouer.

  Q : Vous êtes toujours en tournée (jusqu’en août, ndlr.). Lorsque cette tournée sera terminée, quels seront vos projets à moyen et long terme ?

M’entraîner et composer probablement. J’ai besoin de pas mal de repos pour pouvoir m’enfermer dans une pièce et composer. Sur la route, je peux écrire de petites choses, quelques mesures, quelques mini-morceaux. Mais au final, j’ai vraiment besoin de pouvoir me poser quelque part pour écrire et organiser tout ce que j’ai composé sur la route afin de tout transformer en morceau. Cela prend du temps donc c’est vraiment ce que j’ai envie de faire dès que j’aurai quelques mois de pause !

 

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Interview préparée avec l’aide de Marc Tunguz (rédacteur en chef de Japan Addiction Music)

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A propos de l'auteur

Panda solitaire de son état, Maxime s'intéresse à la culture japonaise depuis son adolescence. Mélomane averti, il couvre les divers évènements musicaux ayant lieu à Paris en tant que reporter J-Music pour Japan Addiction.